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Quelques témoignages des mémoires de Gumières de la grande guerre (1918-1919)


 

Voici des extraits tirés du tome 5 des « mémoires de la grande guerre » de Lucien Barou, qui couvrent 1918 et 1919.

ROCHETTE Marius : né à Gumières (Prolange) le 10 janvier 1897. Parents agriculteurs à Gumières, avec quatre enfants. Sera lui-même agriculteur toute sa vie dans la ferme familiale de Prolange, avec une activité complémentaire de sabotier en hiver.
Incorporé en janvier 1916 au 98e R.I. de Roanne. Monte au front à la fin de 1916 ; passe l’hiver 16-17 en Alsace ; a les pieds partiellement gelés, mais échappe à l’amputation. Versé à une date indéterminée au 22e R.I. de Bourgoin.
Ne connaît pas son itinéraire de l’année 1917, sauf un premier séjour en Belgique au printemps. A le bras traversé par une balle le 22 avril 1918 au Mont Kemmel en Belgique ; est évacué et hospitalisé au Touquet, puis à Saint-Brieuc (cinq mois) avant de faire sa rééducation à Rennes. Se trouve en convalescence chez lui à Gumières au moment de l’armistice. Démobilisé en 1919.


Entretien réalisé à la ferme familiale de Gumières (Prolange) le 3 mars 1987 (témoin âgé de 90 ans).

 

Témoignage sur le 11 novembre 1918 :

E- « Comment vous l’avez appris ? Comment ça s’est passé, à Gumières, le 11 novembre ? 

Je m’en rappelle pas bien. Je sais que je suis été à Gumières, là-bas. J’ai trouvé des camarades, bien sûr.

Les uns chantaient, les autres pleuraient ! Alors, j’ai foutu le camp ! Ceux qui chantaient, leurs garçon étaient revenus ou étaient prêts à revenir ; ceux qui pleuraient, leurs garçons étaient tués ! Et alors, je suis parti, j’ai pas resté. Y avait Philippon, le garde (champêtre) de Gumières de l’époque, ses deux garçons avaient été tués à la guerre. Et ben, quand il m’a rencontré, il s’est mis à pleurer (Marius pleure aussi) Moi, j’ai pas pu fêter le 11 novembre, parce qu’il m’a fait tellement pitié, cet homme, que je m’en suis en allé ! (continue à pleurer)

Les uns revenaient, les autres y restaient. Nous, on était les favoris. Mon frère, il a été fait prisonnier, là-bas, ben, il est revenu. Moi, je suis été blessé, eh ben je suis revenu. Bien sûr, c’était une joie pour la famille, ça (ému).

Mais les autres, les pauvres parents qui avaient perdu leurs enfants, c’était plus pareil, je crois. A Gumières, y en avait plus de 25 : 29 ; ça faisait bien beaucoup pour une commune ! »

Comme Jean-Louis Monier, Marius Rochette rappelle une évidence trop oubliée dans l’euphorie de l’armistice : les familles qui avaient perdu un ou plusieurs enfants restaient dans le deuil. Et la réaction de Marius à la vue de ce garde-champêtre privé à jamais de ses deux fils révèle qu’il y avait une part de mauvaise conscience, voire de honte, des survivants face à ces familles endeuillées…

 

 

Le retour à la vie :

 

Marius Rochette (cl.17) agriculteur à Gumières (Prolange) était au 22e R.I . de Bourgoin, et a eu le bras traversé par une balle au mont Kemmel, en Belgique, le 22 avril 1918, d’où une hospitalisation qui, avec la rééducation, a duré jusqu’en octobre 1918. Son handicap (coude ankylosé) lui a valu une pension de 25% d’incapacité, et aurait pu lui permettre de prétendre à un emploi réservé dans l’administration :

 

Belle-fille de T : « Ils voulaient lui donner une place dans les postes, je crois : facteur. Mais il a pas voulu, le pépé !

T- Non ! Ça m’intéressait pas ! J’étais né paysan ! J’étais né paysan ! J’étais né paysan ! Mais je l’aurais pas eu comme ça, le facteur ! Parce que, que voulez-vous, y en avait tellement ! C’était bien des éclopés qu’il y avait, mais y avait trop d’éclopés pour être facteur du canton ! Je serais pas été nommé à Saint-Jean ! (Soleymieux). Parce qu’à Saint-Jean, y avait combien ? Quatre-cinq facteurs ! Alors s’il y avait vingt demandes ! Fallait pas y compter dessus, bien sûr ! Et puis moi j’étais paysan, j’aimais être paysan ! ».

C’est à la fois l’amour du métier de paysan et le réalisme qui ont fait renoncer Marius à la perspective d’être facteur, car il n’envisageait pas autre chose que de l’être dans son canton, ce qui pouvait être conciliable avec l’activité d’une petite ferme, avec l’avantage d’un salaire régulier, assuré, et la perspective d’une retraite, que les agriculteurs n’avaient pas à l’époque.

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